Découvrez les premiers chapitres de Quand les aurores touchent Bali

Merci de prendre le temps de découvrir le début de mon roman.

Ces dix premiers chapitres présentent Wayan et Rizky, les deux personnages principaux, jusqu’à leur première rencontre. Ils représentent ensemble environ 8 000 mots, soit approximativement 45 à 60 minutes de lecture.

Quand les aurores touchent Bali mêle romance, aventure et science-fiction dans un Bali du futur proche, alors qu’un phénomène venu de l’espace commence à ébranler les certitudes de l’humanité.

Installez-vous confortablement et entrez dans leur histoire.

N’hésitez pas à partager le lien vers cette page avec une personne susceptible d’apprécier le roman. Merci de partager le lien plutôt que de copier ou publier le texte ailleurs.

Chapitre 1 – Protocole d’extinction

Il y a trois siècles, sur une planète tropicale lointaine, deux amants se tenaient blottis sur une colline gelée.

Leur soleil avait disparu derrière les montagnes un jour plus tôt. La longue nuit ne faisait que commencer.

Assis sur un banc solitaire, ils attendaient le lever de la lune.

Leurs cheveux s’étaient résorbés en une crête sombre au sommet de leur crâne, et le sensible anneau auriculaire qui encerclait leur tête, du front à la nuque, blanchissait déjà sous une couche de givre.

En moins d’une journée, leur paradis luxuriant était devenu un champ de glace.

Ils avaient survécu aux tempêtes de feu qui avaient calciné les jungles et au gel soudain qui avait suivi, uniquement grâce aux bouteilles d’oxygène laissées après les travaux de soudure de Joruun.

À présent, il ne leur restait plus qu’une bouteille.

Ils s’agrippaient l’un à l’autre sous une couverture de survie, tandis que le givre envahissait leur jardin noirci, jadis éclatant de couleurs.

Veyra pressa le masque à oxygène contre ses lèvres et inspira.

Un faible sifflement lui répondit.

Elle prit deux inspirations, puis tendit le masque à Joruun.

Pendant qu’il respirait, elle ouvrit la bouche et tenta d’aspirer l’air dans ses poumons.

Il restait encore une atmosphère. Mais beaucoup trop peu d’air pour respirer.

Joruun prit une seule inspiration et lui rendit le masque.

— Encore, murmura-t-elle.

Il secoua la tête et repoussa le masque vers elle.

Veyra inspira une nouvelle fois.

Elle frotta le givre de la partie la plus sensible de l’anneau auriculaire de Joruun, se pencha vers lui et approcha ses lèvres presque contre l’anneau.

— Pourquoi n’y a-t-il plus d’air ? Pourquoi nous ?

Sa voix semblait faible et étrange dans ce qui restait de leur atmosphère.

Joruun se contenta de secouer la tête.

Il approcha ses lèvres de l’anneau de Veyra.

— Nous devrions rentrer. Il va continuer à faire de plus en plus froid.

Mais elle le supplia de rester.

C’était le premier lever de lune de la longue nuit.

Depuis leur mariage, ils n’avaient jamais manqué de le regarder ensemble.

Veyra fit glisser son petit doigt sur l’anneau auriculaire de Joruun pour le faire résonner, un baiser auditif qui envoya un bourdonnement intime dans son propre anneau.

Elle esquissa un faible sourire.

Puis la lune apparut.

Son bord pâle s’éleva lentement au-dessus des montagnes.

Veyra se pencha en avant.

Des points rouges brillaient sur sa face obscure.

Un devint trois. Puis des dizaines. Ils se répandirent en chaînes ramifiées à travers l’obscurité.

— Qu’est-ce que c’est ?

Joruun fixa la lune.

Il ne répondit pas.

Le sol trembla sous le banc.

La montagne devant eux se fendit.

Une lumière dorée apparut au fond de la fracture.

De la lave dévala le flanc de la montagne — un phénomène impossible sur une planète dépourvue de volcans.

Veyra pressa ses lèvres contre l’anneau auriculaire de Joruun.

— Qu’est-ce que c’est maintenant ?

L’espace d’un battement de cœur, on eût dit que la chaleur revenait dans leur monde.

Puis le ciel se remplit d’un immense vaisseau.

Sa coque métallique reflétait la lumière de la lune montante. Un long tube plongea dans la fracture incandescente, puisant de la roche en fusion quelque part dans les profondeurs de la croûte.

Des réservoirs le long du vaisseau se mirent à briller d’un bleu froid et étrange, comme si le feu lui-même était vidé de sa vie.

D’autres vaisseaux arrivèrent, enfonçant leurs foreuses dans des montagnes au loin.

Veyra regarda de nouveau la lune.

Les points rouges continuaient de se répandre.

Elle comprit.

Ils avaient d’abord fait la même chose là-bas.

Joruun pressa le masque à oxygène contre les lèvres de Veyra.

Elle secoua la tête.

Il insista.

Veyra inspira.

La bouteille émit un sifflement irrégulier, à peine perceptible.

Elle repoussa le masque vers lui.

Joruun prit une inspiration et le lui rendit.

Veyra  repoussa le masque. 

— Non. La voix de Joruun n’était plus qu’un souffle contre l’anneau de Veyra. Il pressa le masque contre son visage. Elle inspira une nouvelle fois.

Puis elle l’écarta.

Elle se blottit contre lui jusqu’à ce que ses lèvres touchent son anneau auriculaire.

— Je t’aime.

Joruun leva ses mains tremblantes entre eux. Malgré les spasmes qui agitaient ses doigts, il forma un cœur maladroit devant l’œil pectoral de Veyra.

Elle pressa le masque à oxygène contre la bouche de Joruun.

Il tenta de respirer.

La bouteille siffla.

Rien ne vint.

Il essaya encore.

Vide.

Joruun laissa tomber le masque.

Veyra le serra plus fort contre elle.

Elle pressa son front contre le sien.

Son instinct la força à respirer.

Elle ouvrit grand la bouche et tenta d’aspirer la mince atmosphère.

Encore.

Encore.

Sa poitrine se soulevait, mais l’air ne lui apportait rien.

Les mains de Joruun se mirent à trembler.

Ses mouvements perdirent toute intention.

Veyra haleta de nouveau.

Une fois.

Deux fois.

Puis elle cessa d’essayer.

Elle pressa ses lèvres contre les siennes.

L’anneau auriculaire de Joruun virait au bleu-noir tuméfié.  Ses mains retombèrent lourdement sur le banc.

Veyra vit les ténèbres s’emparer des yeux de son visage. Puis de son œil pectoral. Son corps s’affaissa contre elle.

Leurs derniers souffles se perdirent dans l’air glacé.

Le monde se rétrécit. La lune disparut. Le jardin disparut. Il ne resta que Joruun.

Elle ferma les yeux.

Ils restèrent immobiles sur le banc tandis que les aliens  drainaient le magma sous leurs pieds. Une seule longue nuit suffit. Alors que la dernière chaleur s’échappait de leur monde, les vaisseaux s’enfoncèrent dans les profondeurs de l’espace. Lentement, le givre  recouvrit les amants. Le froid les figea dans une étreinte éternelle. 

Chapitre 2 – Marquée avant le petit-déjeuner

2035. Un astéroïde interstellaire contourne le soleil, indétecté, et frôle Bali à basse altitude. Loin en contrebas, dans son jardin, Ni Wayan Balik – Wayan pour les intimes – ancre ses pieds nus dans l’herbe pour son entraînement quotidien.

Une piqûre vive lui mord le bras. « Saletés de bestioles », marmonne-t-elle en chassant l’intrus d’une tape. Mais sa main ne rencontre que le vide. La peau la brûle plus que de raison. Elle ignore la douleur. Le soleil levant l’éblouit à travers les frangipaniers alors qu’elle ajuste sa posture.

En temps normal, ce jardin est son sanctuaire. Mais aujourd’hui, les fleurs lui semblent narquoises, leurs couleurs trop joyeuses pour son humeur. Elle plonge la tête sous le jet de la fontaine. L’eau froide ruisselle sur son visage et sa poitrine. Elle laisse le froid concentrer son énergie. Canalise ça. Sers-t’en. Elle rejette la tête en arrière dans une explosion de gouttelettes. La rage tend ses muscles, serre ses poings.

Il me trompe. Ce salopard de menteur me trompe vraiment.

Son pied s’abat. Le choc arrache une motte de terre. Les oiseaux s’envolent dans un concert de cris perçants. Des années de karaté ont sculpté son corps en une arme : des muscles secs, des nerfs à vif. Aujourd’hui, ce n’est pas un entraînement. C’est de la fureur. Pas besoin d’échauffement.

Espèce d’ordure ! – BAM. Son coup de pied circulaire fend l’air. Tu m’as prise pour une conne ? – CRAC. Son tibia tranche des côtes invisibles.

Son corps fonctionne à l’instinct. Ses poings pleuvent comme un orage. Chaque frappe est une malédiction. Prends ça, sale raclure ! Le combo final est dévastateur. Précis. Mortel.

À bout de souffle, elle rentre en titubant. Sous la douche, la vapeur embrume le miroir. Dans la glace, son reflet se fragmente : yeux noirs étincelants, mâchoire acérée. Elle est féline. Féminine. Pas juste un bloc de muscles.

La voix de Mamy, sa mère adoptive, résonne : Toujours mon petit nounours, peu importe ta force. La pensée lui serre la gorge. Elle plaque ses paumes contre le carrelage, respirant à travers la boule qu’elle a au ventre.

Elle lave son bras. La brûlure se ravive.  C’est quoi ce…  Ce n’est pas une piqûre. La peau n’est pas enflée. Avec son téléphone, elle zoome sur une photo. Les lignes sont trop droites, trop précises. Presque de l’art. Une cible gravée dans sa chair.

Enveloppée dans une serviette, elle se prépare une tisane à la camomille. L’odeur est apaisante, chaleureuse. Elle s’installe en tailleur sur le patio, mains jointes devant la poitrine. La brise pousse des pétales de frangipanier sur ses genoux. 

— Hé Shiva, chuchote-t-elle. Désolée pour la crise de rage. Je sais que c’est pas ton style. Mais je suis un peu paumée, là. J’aurais bien besoin d’un coup de main. Pas juste pour l’histoire de tromperie – même si ouais, y a ça aussi. Tout part en vrille en ce moment.

Elle ferme les yeux.  Je sais que tu prêches le pardon, mais… j’y suis pas encore. Juste..laisse-moi du temps, d’accord?

Elle sort son téléphone. Le profil de son ex la dévisage. Souvenirs, mensonges. Son pouce hésite. Clic. Effacé. Elle inspire le parfum du frangipanier, telle la première bouffée d’air pur de la journée.

Derrière elle, l’herbe se marque d’un motif brûlé: un cercle, des lignes rayonnant comme des ailes calcinées. Sous la terre, quelque chose bourdonne. Un son grave, mécanique. Un soupir dans le silence. En attente.

À la cuisine, les infos grésillent : « Séisme au mont Agung. Évitez le temple de Pura Besakih. » La mâchoire de Wayan se crispe. Le Temple Mère ? Pas moyen que je rate ça. Pas ce dimanche.

Son téléphone vibre. C’est lui. Super. Manquait plus que ça. Elle décroche quand même. 

— Salut ma belle, dit-il, décontracté. T’as entendu pour le séisme ? On laisse tomber pour ce week-end ?

Les doigts de Wayan se crispent sur son portable.  — Quoi ? Pas question. C’est juste une secousse. Tu sais que c’est mon rituel. Sa voix se durcit. T’as d’autres plans ? Fais c’que tu veux, je m’en tape, mais moi j’y vais. Et arrête avec tes « ma belle », d’accord ?

— Ok bébé, pourquoi tu cries ? Je viens, mais… 

Elle raccroche.

Chapitre 3 – Prières, séismes et ex

Silencieux dans la clarté naissante, Pura Besakih, le temple mère de Bali, domine le paysage. Si l’air conserve une certaine fraîcheur, il s’alourdit déjà d’une moiteur annonciatrice de la fournaise à venir. 

Wayan et son petit ami gravissent les marches de pierre qui mènent au candi bentar, le portail scindé ouvrant sur l’enceinte du temple. Comme un écrin, ses deux arches découpent la silhouette du mont Agung – ce géant assoupi, tel un dieu qu’un frémissement pourrait réveiller d’un instant à l’autre.

Elle serre contre elle son canang sari : une offrande de feuilles de palmier tressées, parsemée de fleurs rouges, jaunes et violettes. De l’encens s’en échappe en fines volutes. 

Elle la lève vers le ciel et chuchote: 

— Hé, Shiva, le volcan gronde, la planète surchauffe. On a besoin de renforts, ici. Et veille sur ma Mamy, d’accord ? 

À ses côtés, le garçon bâille à s’en décrocher la mâchoire, puis se frotte les yeux à poings fermés.

— Pourquoi on prie sous les arches ? D’habitude, tu entres dans l’enceinte du  temple. Au moins, là, je pourrais m’asseoir. 

— Pas aujourd’hui. J’suis trop vénère. Mes démons hurlent.  Elle lance un regard noir au mont Agung, mais ses mots ricochent de côté, vers son compagnon : Protège-nous des diables qui nous susurrent de trahir les nôtres.

Il s’empêtre dans son sarong, le tissu lui glisse aux jambes; il manque de s’étaler.

— C’est un vrai piège à cons, ce truc.

— T’avais qu’à le nouer correctement , cingle-t-elle.

Le sol tressaille. Quelques cailloux dégringolent les marches. Il lui agrippe l’épaule.

— Faut qu’on se tire. 

Wayan se dégage d’un coup sec.

— Mollo. C’est *safe*. Ce temple en a vu d’autres.

— La foi, ça arrête pas la lave. 

Elle fait volte-face, brandit son écran de téléphone sous son nez. Une photo : lui, en train de galocher une autre fille à Kuta.

— Explique-moi ça. 

Une nouvelle secousse parcourt la pierre. Il titube, mouline des bras, puis retrouve son équilibre. Un haussement d’épaules désinvolte.

— Ça, c’est rien. C’était juste pour le fun. 

L’estomac de Wayan se noue.

— Du fun ? Mentir, agir en douce, bousiller tout ce qu’on a construit ?

— Fais pas ta dramatique. Tout le monde fait des conneries. Ça m’empêche pas de t’aimer.  Puis, un sourire narquois aux lèvres : Attends… tu me fliques, maintenant ? 

Quelque chose se rompt en elle. *Clac*. Sa paume s’écrase sur la joue du garçon.

— Putain !
Il se tient la mâchoire à deux mains.
— Tu as failli me la décrocher ! 

Elle réduit la distance, le regard incendiaire.

— Estime-toi heureux. Je suis championne de kumite, pauvre tache. Je contrôle mes coups au millimètre. Son coude fuse vers le haut et se fige net, à deux centimètres du nez du garçon. Il est pétrifié. Tu vois ? J’aurais pu t’exploser le portrait. Je l’ai pas fait.

Il bat en retraite en descendant les marches, marmonnant :

— T’es complètement tarée. 

Elle expire longuement, ses poings se desserrent.

— Nan. J’ai juste tourné la page. 

Il s’arrache de son *sarong* et détale vers les kiosques en contrebas.

Wayan se retourne vers le mont Agung, le canang sari bien calé dans ses mains; la fumée d’encens s’enroule en volutes le long de son poignet.— Pas foutu de grimper trois marches sans chouiner, pas foutu d’affronter une secousse, pas foutu de faire face à la vérité. Un sourire en coin étire ses lèvres.  Ouais…ce type… juste une fraude. Méritait même pas d’monter sur le tatami. 

Chapitre 4 – La table de Permata

Il est dix heures trente quand Wayan déboule dans la cuisine, la chevelure encore en bataille après sa virée au temple. Elle balance son casque sur la table de travail et tente de chasser d’un revers d’épaule le poids qui lui oppresse le thorax. Rupture, trahison, alerte volcanique… ouais, bon. On verra plus tard. D’abord, le déjeuner. Mamy doit avoir l’estomac dans les talons.

Un bourdonnement sourd rampe depuis le couloir. Pas le frigo. Pas le ventilateur. Wayan se retourne d’un coup et Permata, sa mère adoptive, apparaît, tranquille, aux commandes d’un fauteuil roulant électrique bleu, tout neuf et rutilant.

— La vache, Mamy ! T’as vu ça ? T’es passée en mode futuriste ! 

Wayan tourne autour de l’engin comme s’il s’agissait d’un bolide de course.

— Il monte à combien ? T’as l’option turbo ? T’as dégoté ce bijou où, sérieux? Et tu me caches ça depuis quand ? Et moi qui comptais t’épater avec un déj’ du dimanche d’anthologie…Elle se fige, éclate de rire, prise en flagrant délit d’excitation. C’est quasi prêt, au fait. 

Permata lui décoche un large sourire.

— Au moins, je ne serai plus sur ton dos toutes les deux minutes. Tu as mieux à faire que de jouer les pousse-pousse avec moi.

— Tu rigoles, Mamy ? J’adore m’occuper de toi ! Mais bon, maintenant que tu files comme l’éclair en solo, va falloir que je me rende utile autrement. Te bile pas, je trouverai bien. 

Elle lui claque un baiser sonore sur le front.

— Tu es un amour, Wayan.

Le sourire de Permata s’estompe.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris de monter au temple aujourd’hui ? L’alerte volcan est toujours active !

Wayan hausse les épaules.

— Oh allez, Mamy. Dix ans max à tirer, de toute façon. Autant en profiter à fond. 

Elle s’impose une grimace en guise de sourire. Et puis, j’avais besoin de prier après ce qui s’est passé avec cet abruti.

— Ton copain ? Il était avec toi ? Bien que sa voix reste posée, elle charrie la lourdeur de ceux qui connaissent déjà la réponse.

— *Ex*-copain, rectifie Wayan en tranchant les légumes avec une violence superflue. Je l’ai choppé avec une autre. Mais t’inquiète, j’ai retenu ta leçon de la dernière fois. Je l’ai pas frappé… enfin, pas trop. Juste une baffe. Bon, ok, une bonne grosse baffe bien sentie.

Permata arque les sourcils.

— Mouais.

Wayan a un petit sourire en coin.

— Détends-toi, Mamy. Sa mâchoire tient encore. À peu près.

Permata baisse les yeux et soupire en secouant la tête.

Wayan remue le wok, et la cuisine s’imprègne instantanément des parfums d’ail et d’épices balinaises. Le gingembre frémit, les grains de riz sautent, et l’espace d’un instant, le monde se résume à elles deux – le rythme des couteaux, le chant des poêles, la musique du foyer.

Elle coupe le feu.

— Nasi goreng végétarien de compète, prêt à servir !

Wayan arc-boute les épaules et pousse le fauteuil vers la table. Rien. L’engin fait le mort, lourd comme un buffle. Ses semelles crissent sur le carrelage. Sérieux, ça pèse une tonne, ce truc. Et elle, elle s’acharne – comme si forcer plus fort allait changer les lois de la physique.

Et puis, d’un coup, Permata enclenche le moteur.

Le fauteuil file. Trop vite, trop net. Wayan bascule en avant, les mains encore accrochées aux poignées – aspirée par une machine qui, elle, n’a pas besoin d’elle. Une seconde de flottement: elle va se vautrer, là, comme une débutante. Elle se rattrape de justesse, le cœur qui cogne. Et la voilà qui trottine derrière l’engin, en mode remorque. C’est fluide. C’est facile. Presque vexant.

Et soudain, Permata se met à fredonner.

Le coup, cette fois, n’est plus dans le corps. Il s’enfonce ailleurs. Cet air-là… Wayan le connaît par cœur. Azebam, douce chérie…

La mélodie que Permata chantait quand elle était gamine,  au bord de l’implosion – moitié berceuse, moitié ancre. Wayan se fige une seconde, puis unit sa voix à la sienne, 

« Azebam, douce chérie, écoute donc ma voix,

 Je cache dans ton cœur un trésor rien qu’à toi. 

Si le monde fait peur, si le vent devient fort,

 Je suis ton ancre sûre, un petit bouton d’or. »

À la dernière strophe, la gorge de Wayan brûle. Elle dépose le plat et plaque une main sur sa poitrine.

— Yaya, l’Azebam est toujours là-dedans, Mamy. T’inquiète pas.

Permata scrute son visage.

— Quelque chose te ronge. Parle-moi.

— À quoi ça sert d’être gentille ? marmonne Wayan. Je suis en train de crever, c’est ça le topo.

Permata lui agrippe la main avant qu’elle ne puisse se dérober.

— N’abandonne pas. J’ai contacté un spécialiste à Sydney. J’ai épluché ses références. Un vrai de vrai, cette fois. Il dit qu’il y a de l’espoir.

Wayan cligne des yeux.

— Mamy…

— Laisse-moi essayer, dit-elle simplement.

Le silence s’étire. Finalement, Wayan hoche la tête.

— D’accord. On peut l’appeler.

Soulagée, le visage de Permata s’illumine.

— Tu vois ? Il y a toujours un coin de ciel bleu, il suffit de chercher. Mais ça, tu le sais bien, n’est-ce pas? Je comprends. C’est juste une sale journée. Quel crétin, te tromper comme ça !

La remarque arrache à Wayan un sourire en coin. Elle se penche et l’enserre dans un gros câlin d’ours. 

— Je t’aime jusqu’à la lune…aller-retour.

Elles mangent ensemble, chaque bouchée imprégnée de souvenirs. Le nasi goreng a le goût de l’ail du jardin et des légumes du marché, avec le tempeh juste fumé sur les bords. Permata ferme les yeux, béate.

— Oh, Wayan, c’est une merveille. Tu me gâtes.

La radio grésille pile à l’heure; les nouvelles de midi s’invitent dans la pièce telle une vieille amie.

Permata se penche vers le son, apaisée par le rituel. Wayan s’adosse à sa chaise et observe le sourire de sa mère adoptive s’installer, tranquillement, au fil de l’émission.

Pour la première fois depuis le temple, les épaules de Wayan se relâchent. La journée reste en miettes, le monde brûle encore — mais ici, avec Mamy à la barre, tout paraît presque recoller.

Chapitre 5 – Pegasus-1, dossier Wayan

« … et maintenant, place au flash spécial, chers auditeurs ! »

La voix de l’animatrice grésille dans la moiteur de l’air balinais.

« Les astronomes du monde entier sont en ébullition : un mystérieux objet interstellaire, baptisé Pegasus 1, vient d’être détecté. Et, tout comme Oumuamua – cet étrange objet en forme de cigare qui a fendu notre système solaire en 2017 – sa trajectoire défie toute explication scientifique. »

La cuillère de Wayan heurte son assiette dans un tintement clair. *C’est quoi ce… ?* Elle se fige, la mastication suspendue, les yeux écarquillés comme une gamine à qui l’on vient d’annoncer une distribution de glaces gratuites.

— Mamy ! T’as entendu ? Pegasus 1… c’est comme ʻOumuamua !

Permata hausse un sourcil.

— Un simple caillou interstellaire, ma chérie. Rien de plus.

— Un caillou ? Wayan laisse échapper un rire sec, incrédule. Tu parles. Pas ça. Pas cette fois.

Elle fait sauter l’écran de son ordinateur portable, ses doigts s’activent sur le clavier avec une vélocité frénétique. C’est dingue… faut pas qu’j’foire ça. Des images surgissent à l’écran, Pegasus juxtaposé à ʻOumuamua. Elle pivote l’appareil vers sa mère.

— Regarde, mais regarde ! Même forme, même couleur rouille. Tu te souviens du type d’Harvard, Loeb ? Il disait qu’ʻOumuamua pourrait être une sonde extraterrestre. Et s’il avait raison ? Si Pegasus 1, c’était le match retour ?

Permata fronce les sourcils, sceptique mais attentive.

— Et leur façon de bouger, enchaîne Wayan en tranchant l’air d’un doigt. Leurs orbites sont pas normales… comme si quelque chose d’invisible les tractait. Ça ne se produit pas tout seul, un truc pareil ! C’est énorme.

Sa voix tremble sous la poussée d’adrénaline. Le regard de sa mère adoptive s’adoucit, empreint d’inquiétude.

— Tu as eu une grosse journée, ma puce. La rupture…

— Rholala, Mamy, ça n’a rien à voir avec cet abruti. 

Elle lève les yeux au ciel, puis se crispe quand son bras la lance soudain – cette étrange morsure qu’elle avait oubliée. L’espace d’un battement de cœur, la nouvelle à la radio et cette marque sur sa peau lui semblent intimement liées, tressées dans le même nœud. Elle chasse l’idée d’un sec mouvement de tête et se force à sourire.

C’est cosmique. Les aliens, le changement climatique, tout le bazar… et tout le monde continue de roupiller !

Permata se penche au-dessus de la table pour écarter une mèche humide de la tempe de Wayan, avec la même tendresse qu’à l’époque où, enfant, elle s’écorchait les genoux.

— Tu as toujours aimé les grandes questions. Simplement… n’oublie pas ton déjeuner pendant que tu résous les énigmes de l’univers.

Wayan lui décoche un large sourire.

— Jamais. Un Nasi Goreng végé épique, c’est le carburant suprême pour mes théories cosmiques.

Elle se sert et fait glisser le plat vers Permata, puis repose sa tête contre le dossier de sa chaise un instant, laissant le flux de la radio l’imprégner. Elle imagine les courbes de l’objet, sa mécanique secrète. Le flash s’achève, remplacé par un point info-trafic enjoué, comme si rien de monumental ne venait de se produire.

Dehors, la rue miroite sous la lumière de l’après-midi ; à l’intérieur, Wayan sent la cuisine se resserrer autour d’elle. Elle rabat l’écran de l’ordinateur, mais son esprit, lui, reste grand ouvert. La morsure la démange imperceptiblement sous sa manche. Elle écoute le jingle de la radio s’estomper. L’air embaume l’ail et les épices, chargé de chaleur et de promesses.

Le monde lui paraît soudain un chouïa plus étrange — et infiniment plus vivant.

Chapitre 6 – Hypothèse : Pegasus-1

L« … et maintenant, flash spécial, chers auditeurs », bourdonne une radio par la fenêtre ouverte tandis que Rizky s’escrime contre un rideau de fortune qui s’affaisse. « Les astronomes du monde entier sont en ébullition : un mystérieux objet interstellaire, baptisé Pegasus 1, vient d’être détecté… »

Le soleil balinais se déverse sans pitié dans la salle de classe, blanchit le tableau noir et délave l’image tremblotante d’un rétroprojecteur antique. Au plafond, les ventilateurs brassent l’air lourd ; ils ne le rafraîchissent pas, ils le remuent, se contentant d’envoyer des bouffées de chaleur d’un rang à l’autre.

Rizky se hisse sur la pointe des pieds et se débat avec le rideau – un patchwork de tissus disparates qu’il a cousu lui-même, faute d’un budget scolaire digne de ce nom. La tringle proteste, menace de lâcher. Sa silhouette élancée vacille ; quelques élèves pouffent. Il rattrape l’étoffe in extremis, puis repousse d’un geste vif une mèche noire qui lui barre le front, comme s’il pouvait, d’un seul mouvement, remettre de l’ordre dans la lumière, dans la classe, dans le monde.

Ses doigts, eux, racontent une autre histoire. Des cicatrices les strient, souvenirs d’anciens accidents de laboratoire. Et sur son majeur et son annulaire, deux phalanges manquent : une absence nette, irrévocable, devenue partie intégrante de sa science autant que de lui-même.

— M’sieur, vous avez entendu pour Pégasus 1 ? lance Joko en sautillant sur sa chaise, le visage éclairé par la lueur de son téléphone. Et regardez ça : ce labo chinois près de Surabaya qui s’est volatilisé la semaine dernière ? Pouf ! Tout leur matos envolé. Et maintenant un éléphant qui disparaît de la réserve, sans trace, rien ! Et si Pegasus 1 était un vaisseau alien et tout était lié ?

— C’est ça, rétorque Arti d’un ton sec en faisant valser son stylo. Parce que les extraterrestres débarquent pour voler des éléphants et des microscopes. Peut-être qu’ils se construisent un zoo spatial, avec clinique vétérinaire intégrée. Bientôt, tu les accuseras d’avoir piqué tes *followers* Instagram.

Une vague de rires traverse la salle. Même Rizky ne peut réprimer un sourire.

— Abordons cela scientifiquement, commence-t-il, avant de bousculer son gobelet de café, qui bascule et éclabousse le sol.

La classe rit de plus belle tandis qu’il éponge les dégâts avec la manche de sa blouse, impassible.

— De quelles preuves aurions-nous besoin, poursuit-il, pour confirmer ou invalider l’hypothèse d’une origine extraterrestre de Pegasus 1 ?

Des groupes se forment instantanément, un brouhaha excité emplissant la pièce alors qu’ils se plongent dans les données astronomiques. Rizky les observe, une fierté muette au fond de son regard sombre et pétillant. C’est cela — la curiosité comme moteur du savoir — qu’il aime le plus dans l’enseignement. Le directeur a beau voir d’un mauvais œil ses “théories farfelues” et son matériel expérimental de fortune, ses élèves, eux, réfléchissent par eux-mêmes.

Le lendemain, lors de la kermesse de l’école, leurs conclusions trônent fièrement à côté d’une maquette du système solaire bricolée avec des boules de polystyrène peintes. Le directeur rôde en retrait, bras croisés, mais même lui ne peut nier leur enthousiasme lorsqu’ils expliquent la mécanique orbitale de leurs mains vives et assurées.

Lorsque *Nature Astronomy* publie un article réfutant la thèse extraterrestre, les élèves de Rizky sont déjà parvenus à la même conclusion. Pourtant ce jour-là, tard dans la nuit, il se repose la question. Allongé sur son lit, sous un plafond bleu marine constellé d’étoiles phosphorescentes, entouré de posters de l’espace, une même idée lui revient à l’esprit:

Si vous étiez une civilisation avancée étudiant la Terre, ne voudriez-vous pas que votre sonde soit détectée tardivement ? Plus les données sont pauvres, plus il est aisé de mettre les anomalies de propulsion sur le compte d’une erreur d’observation.

La couverture parfaite – juste un autre caillou aux formes bizarres, de passage dans notre système.

Chapitre 7 – Officiellement étiquetée par le Cosmos

Le soleil de midi inonde la cuisine alors que Wayan dispose le déjeuner sur la table. Permata tend la main vers le sambal, puis s’immobilise.

— Sayang… ma chérie, c’est quoi cette marque rouge sur ton bras ? Un nouveau tatouage ?

Wayan cligne des yeux, puis éclate de rire.

— Ah, c’est vrai. J’avais presque zappé. Elle pivote son avant-bras. Je croyais que c’était une piqûre d’insecte chopée au karaté, mais… c’est trop parfait. Comme si on m’avait tamponnée.

Permata se penche. La peau n’est pas boursouflée. Aucune inflammation. Pourtant… quelque chose dans cette géométrie clinique, trop nette, lui noue l’estomac. Elle sourit malgré tout.

— Tu mettras un peu d’antiseptique tout à l’heure. Et cette sauce cacahuète est criminelle… dans le bon sens du terme bien sûr.

Wayan engloutit son repas, puis son visage s’illumine.

— On finit dehors ? J’ai rapporté des brioches à la crème, tu vas adorer, c’est une tuerie.

Elles roulent vers le jardin, et Wayan s’arrête net.

— Mamy… regarde.

Sur la pelouse, l’herbe arbore des brûlures en traits fins et précis – des demi-cercles, des lignes, des fragments de motifs.

— Peut-être que le soleil a brûlé l’herbe. Ou la foudre ? suggère Permata. Mais alors même qu’elle prononce ces mots, elle sait bien que le soleil ne dessine pas au compas, et l’orage encore moins.

— Pas comme ça. Et l’orage, c’était il y a trois jours. Wayan s’accroupit, le doigt suspendu au-dessus des traits, comme pour en suivre la logique. C’est… délibéré.

Permata s’approche en roulant, le thé clapotant sur ses genoux. La sueur perle sur sa tempe ; la chaleur de Bali pèse comme un drap humide. Elle lève les yeux de l’herbe vers la marque sur le bras de Wayan, et se fige.

— Wayan… les formes. Ton bras.

Wayan zoome avec son téléphone sur sa marque, puis revient vers la pelouse, les yeux plissés.

— Nom d’un Bali… t’as raison. Un cercle ici. Des lignes croisées là. La pelouse a le même motif, mais brisé. Il me faut une vue d’ensemble, lance-t-elle avant de disparaître à l’intérieur. Elle réapparaît avec son petit drone et l’envoie vrombir vers le ciel. Sur son écran, le jardin se révèle vu d’en haut : des arcs noircis sur l’herbe ; les arcs manquants… complétés par les courbes brûlées dans la canopée de l’arbre.

C’est pas possible, souffle-t-elle. Les feuilles finissent le dessin. C’est un seul et même motif : une partie sur la pelouse, l’autre dans l’arbre. Elle vérifie de nouveau son bras, côte à côte avec le retour vidéo du drone. La géométrie correspond. C’était pas une piqûre, murmure-t-elle. Ça a frappé ma peau et la pelouse en même temps. Depuis le ciel.

Un souvenir s’enclenche : la radio, les gros titres d’hier. Un objet interstellaire – Pegasus 1 – au-dessus de Bali. Ses doigts volent sur l’écran alors qu’elle affiche la carte de sa trajectoire céleste.

Il est passé juste au-dessus de nous pile au moment où j’ai remarqué la marque, dit-elle, le pouls s’accélérant. Mamy, la synchro est trop parfaite.


Une pensée surgit sans crier gare dans l’esprit de Permata : un fruit marqué est cueilli. Et si… et si ma chérie se faisait enlever ? La gorge de Permata se serre. Le déjeuner se change en plomb, et l’herbe sous ses roues pourrait tout aussi bien être de la glace. Elle déglutit péniblement, refoulant la panique qui monte. Ne la noie pas sous ta peur, s’ordonne-t-elle. Elle endure déjà assez comme ça.

— Ça pourrait être une coïncidence, avance-t-elle doucement. Mais… c’est étrange.

Wayan opine, mais elle est déjà en mouvement.

— J’envoie un mail à l’équipe Pegasus. Quelqu’un saura forcément quelque chose.

Elle tape vite, concis, clair, photos en pièce jointe : la marque sur la peau, la pelouse, la vue aérienne du drone. Juste les faits.

Elle appuie sur “Envoyer”, puis fait les cent pas sur la véranda, les yeux rivés sur sa boîte de réception. La chaleur vrombit. Le fil d’un cerf-volant chante faiblement au-dessus du quartier. Permata observe sa fille adoptive, aimant cette énergie qui l’éclaire de l’intérieur, tout en la redoutant.

« Ding. »

Wayan bondit sur son écran. 

Ils ont répondu ! Elle lit à voix haute : « Chère Wayan, merci pour votre message. Nous n’avons aucune preuve que Pegasus 1 soit autre chose qu’un objet naturel. Votre motif sur la pelouse et la marque sur votre bras sortent de notre domaine de compétence. Nous vous recommandons de consulter un médecin local pour ce problème cutané (en espérant que cela guérisse vite). Cordialement, Dr Johnson. »

Le silence s’étire. Un gecko pépie depuis le mur. La boîte de brioches est toujours là. Personne n’y touche.

En fond sonore, la radio dérive vers une douce mélodie de gamelan, son rythme régulier et cyclique devenant hypnotique, comme une horloge cosmique égrenant les secondes vers un futur qu’elles ne comprennent pas encore.

— Alors… c’est tout ? lâche Wayan doucement. Pas de questions, pas de « envoyez plus de données », juste « allez voir un toubib » ? J’cherchais pas une carte de prompt rétablissement ! Sa mâchoire se durcit. OK. Alors on mène l’enquête nous-mêmes.

Elle commence à esquisser sur un bout de papier – cercles, angles, alignements, tentant de comprendre comment un seul « quelque chose » a pu marquer la pelouse, les feuilles et la peau selon un unique schéma.

Permata observe les lignes nettes s’accumuler sur le papier, cette même géométrie délibérée qui lui met les nerfs à vif. Elle soulève son thé, constate que sa main tremble, et le repose aussitôt. Un fruit marqué est cueilli. Pas toujours. Pas si l’arbre le cache bien. Elle respire.

— Tu veux vraiment continuer à bosser au Real Dragon Studio ? Réceptionniste… c’est pas exactement ton rêve.

Wayan grogne.

— Oh, Mamy, j’peux pas lâcher le groupe climat. Ils ont besoin de moi. Toutes ces grosses huiles qui passent par là… c’est une mine d’or pour nos contacts. Faut penser sur le long terme, tu captes ?

— Sois prudente, sayang, dit-elle doucement. S’il te plaît. Tu m’as déjà fait peur en allant au temple alors que le mont Agung pouvait se réveiller. Cette marque… c’est réel. Avançons étape par étape. On peut chercher des réponses, mais on te garde en sécurité ici pendant ce temps-là.

Wayan lève les yeux, et la férocité dans son regard s’adoucit.

— Je sais, Mamy. J’vais faire gaffe. Mais si c’est ce que j’crois… ça m’a choisi ! Faut que je comprenne pourquoi. C’est un truc de malade.

Permata reconnaît cet air déterminé dans les yeux de Wayan, le même qu’elle voyait dans le miroir il y a des années lorsqu’elle menait ses propres batailles. Sa fille est sur le point de passer à l’action. Elle lui serre la main, comme elle le faisait quand Wayan était petite et que les orages faisaient trembler les vitres.

— On trouvera la solution ensemble, dit-elle, en s’efforçant de rendre sa voix aussi posée que possible. Comme toujours.

Wayan hoche la tête, et le stylo recommence à courir, courbes et lignes se résolvant en quelque chose qui ressemble à une carte. Au-dessus d’elles, les feuilles bougent sous une légère brise, et pendant une seconde, le motif au sol semble presque complet. Wayan se penche, le regard happé par le dessin, comme par une singularité. Permata regarde aussi, et sent un frisson la parcourir.

Chapter 8 – The Shape in the Gate

Ratih se réveille en sursaut à quatre heures du matin, tirée du sommeil par la pulsation stridente d’une alarme. Un pic de température au mont Agung. Encore à demi immergée dans ses rêves, elle trébuche vers le moniteur de surveillance et se fige. 

Les relevés de surface sur l’ensemble du mont s’embrasent bien au-delà du niveau de référence, signe certain d’une remontée magmatique. Pourtant, les sismographes restent plats. Aucun trémor. Aucune inclinaison du sol. Aucun pic de gaz. Seule la carte thermique hurle : une flambée soudaine, intense, sans le chœur sismique habituel pour la justifier.

— C’est aberrant, marmonne-t-elle. Avec une telle chaleur, le sol devrait bouger. Quelque chose se prépare, mais reste dissimulé.

Son pouls s’accélère. Elle aboie déjà ses ordres, réveillant son équipe, téléphone vissé à l’oreille pour réquisitionner l’hélicoptère.

Ils s’élèvent dans un ciel d’avant l’aube, meurtri de nuages sombres, la silhouette noire du volcan gravée contre les étoiles. La poitrine de Ratih se serre, étreinte par cette angoisse propre aux scientifiques, cette certitude viscérale que quelque chose de fondamental cloche. Elle se souvient de 2019, quand l’Agung avait grondé des semaines avant son éruption. Cette fois… c’est le silence, un silence trop parfait.

Au sommet, le vent hurle, mince et glacial.

— Déployez les drones, ordonne-t-elle.

Les rotors bourdonnent en s’élevant dans l’air soufré, transmettant relevés de gaz et cartes thermiques. Tout semble conforme aux manuels, trop conforme. La colonne magmatique est chaude mais dormante. Pression stable.

Et pourtant…

— Cheffe, l’interpelle un technicien. Regardez le drone 3 – cette crevasse près du rebord. Vous voyez cette lueur ?

Un chatoiement azur, faible mais pulsatile, émane des entrailles de la roche. Ratih fronce les sourcils. Le magma ne brûle jamais de cette couleur.

— Rapprochez-nous, dit-elle. L’hélicoptère vient effleurer un plateau rocheux. Les bottes crissent sur la cendre tandis qu’ils approchent. La lueur se précise – étrange, fixe, anormale.

Prudence, murmure-t-elle. Je n’ai jamais vu une lumière volcanique pareille.

Le sol tremble.

Un rugissement, telle une immense toile que l’on déchire, fend l’air du matin alors qu’un jet de lave surgit — non pas de la cheminée principale, mais de la fissure située directement sous le drone stationnaire. L’explosion l’engloutit tout entier, puis la crevasse se scelle instantanément, comme si elle n’avait jamais existé.

— Qu’est-ce que… Ça l’a visé ! hurle quelqu’un.

Ratih veut le nier : la lave ne vise pas. Mais le mot « coïncidence » a un goût de cendre dans sa bouche.

Une autre secousse fait tanguer le sol. Des jets éclatent de deux autres fissures, puis trois, les encerclant dans un anneau d’arcs en fusion qui se resserre. Le soufre lui pique les yeux et le battement de cœur de la montagne se mue en un grondement sourd.

— À l’hélicoptère ! hurle-t-elle.

Ils se ruent à bord tandis que d’autres évents s’ouvrent, et l’air vibre sous la chaleur. Le pilote arrache l’appareil au sol. Le volcan rapetisse sous eux — comme une bête qui s’éveille après des décennies de sommeil.

Ratih agrippe le dossier du siège, le cœur battant la chamade.

— On prévient les autorités. Maintenant. Les évacuations doivent commencer immédiatement.

Son second hoche la tête, le regard toujours rivé à la vitre.

— Ce n’est pas juste l’éruption, cheffe. Ce jet a ciblé le drone. Et cette lumière bleue… le magma ne fait pas ça.

— Une coïncidence, répète-t-elle, forçant l’autorité dans sa voix. Une explosion localisée, rien de plus. Et pas de spéculations dans les médias. Les hypothèses, on les garde pour nous. La panique n’aide personne.

Mais alors que l’hélicoptère vire vers Denpasar et que le soleil levant ensanglante le ciel, Ratih ne peut chasser l’image : une colonne de lave qui se dresse, se cambre et frappe le drone comme un cobra en plein coup; puis l’appareil est saisi, englouti.

Cela défie tout ce qu’elle sait, et cela, plus que l’éruption, la glace d’effroi.

■■

Wayan saute du lit à l’aube et s’active en cuisine pour préparer le petit-déjeuner de Permata. Elle dispose son festin sur la table : kopi luwak –ce fameux café de civette hors prix –, bubur injin – une bouillie de riz noir qui est quasiment un dessert–, des fruits frais et du jus d’orange fraîchement pressé.

Le visage de Permata s’illumine. Elle fait glisser une petite clé polie sur la table.

— Pour toi, dit-elle. Un scooter électrique. Ça va te plaire.

Wayan cligne des yeux, puis lui décoche un sourire radieux.

— Waouh, Mamy ! Un bolide écolo ? T’es un ange.

Elle attrape la clé, la fait tinter entre ses doigts, puis pointe le fauteuil d’un coup de menton.

Attends… on passe toutes les deux à l’électrique ? Toi tu files en fauteuil, moi je décolle en scooter. Ça se fête.

La radio crache une alerte, et la fête retombe d’un coup: « Flash spécial du PVMBG : éruption magmatique imminente au mont Agung. Jets de lave observés. Évacuations obligatoires en vigueur dès maintenant… »

La chaise de Wayan racle le sol en reculant. Elle saisit son téléphone, affichant un flux vidéo en direct.

— Nom d’un Bali ! Regarde-moi ça:  la lave gicle du sol comme un spectacle aquatique foireux. Ce volcan est prêt pour la fête, et pas le genre bonne ambiance. Un bref silence. Faut que je bouge avant que la montagne décide de refaire la déco du paysage. Elle presse la main de Permata. L’équipe climat, le centre d’évac, puis direction les villages là-haut.

— Étape par étape, répond Permata d’une voix tendue. Pas d’héroïsme.

— Reçu cinq sur cinq, lance Wayan – ce qui veut dire: J’essaierai.

L’adrénaline la propulse presque contre les murs alors qu’elle déboule dans le garage. Le nouveau scooter s’anime dans un ronronnement – propre, vif. Le vent fouettant son visage, elle envoie un message sur le groupe de discussion : *RDV centre d’évac. Maintenant.*

Ratna, Astrid et Nia sont déjà sur place quand elle arrive. Ratna, sa coéquipière la plus dévouée, l’accueille avec une concentration féroce, tandis qu’Astrid, la blonde stagiaire norvégienne analyse froidement la scène. 

Nia, elle, affiche l’air de celle qui aurait préféré faire des câlins aux arbres plutôt que de gérer une crise volcanique.

— Euh, Wayan ? intervient Nia. On a signé pour nettoyer des plages, pas pour jouer dans *Volcano : L’Escouade du Désastre*.

— Écoutez-moi bien, rétorque Wayan. À quoi ça sert de ramasser les déchets s’il ne reste plus personne pour aller à la plage ? Allez, on va aller botter le cul… aux cendres et sauver des vies. Prochain arrêt, la tente de coordination. 

Des porte-blocs, des cartes, un mégaphone – l’air est chargé d’odeurs d’essence et de peur. Un coordinateur leur pointe une direction en haut de la colline.

— Un village près de Pura Besakih. Des irréductibles. Apparemment, ils n’ont pas reçu le mémo « sauve qui peut». Faites-les bouger.

Elles mettent les gaz. Enfin, façon de parler : Wayan, elle, met les watts! Dix minutes de lacets et de sirènes plus tard, elles se laissent glisser dans une cour où quatre familles sont blotties les unes contre les autres avec leurs baluchons et des yeux vides. Le chef du village, Pak Sukarma, les accueille la mâchoire serrée.

— Pak, nous devons évacuer maintenant, insiste Wayan.

— Les ouvertures sacrées nous relient au volcan et aux dieux. Le temple nous protège, répond-il, inébranlable. Il l’a fait en 63. Il le fera encore.

Wayan ravale sa réplique.

— Alors on marche ensemble jusqu’à la faille. On offre, on prie, et on part.

Ils grimpent vers Besakih. Le temple-mère trône, désert dans la lumière claire de la montagne ; la pierre est fraîche sous leurs pieds nus et l’encens flotte encore dans l’air. L’espace d’un instant, même Wayan — le pouls battant à cent à l’heure — se tait devant la majestuosité du lieu. Près du premier autel, un bas-relief accroche la lumière : le trident de Shiva, impérieux. Wayan le fixe une seconde et, sur son avant-bras, la marque picote comme de l’électricité statique.

Le chef dépose de petites offrandes ; ses lèvres murmurent. Wayan s’approche d’un évent sacré, scrute l’obscurité. Aucun son. Aucune chaleur — juste un souffle d’air froid provenant de la gorge de la montagne.

Ils se tournent pour partir.

Quelque chose ondule au-dessus du candi bentar, le portail fendu. Ni de l’air, ni du verre. Une masse de la taille d’un petit avion, presque transparente et, sous elle, une brume de chaleur qui danse. Une géométrie plus ressentie que vue. La chose reste suspendue le temps d’un battement de cils, puis s’étire, s’affine et s’évanouit dans le néant.

La peau de Wayan se hérisse. Elle se pince, fort. Pas un jeu de lumière. Pas un bug dans mes yeux. C’est réel. La certitude lui claque, dure et nette, dans sa poitrine.

À côté d’elle, Pak Sukarma vacille, ses couleurs se drainant. Il ne dit plus rien durant la descente. De retour au village, il change soudain de cap.

— Euh, prenez les femmes et les enfants. Nous, les hommes… nous suivrons plus tard.

Le sourcil de Wayan grimpe en flèche. C’est quoi ce délire ? Une seconde, ils restent tous. La suivante, il expédie les dames et les gamins d’abord. A-t-il vu le vaisseau lui aussi ? Elle n’insiste pas – pas le temps.

— OK. On tourne, lance-t-elle à son équipe. Deux voyages par famille. Casques sur la tête. Tenez-vous bien. 

L’urgence prend le guidon. Ratna équilibre un bambin à sa taille, la mère pressée derrière elle. Astrid charge les paquets comme une ingénieure résolvant une équation de centre de gravité. Nia tente une blague incertaine et récolte un rire bref qui détend les épaules.

La route s’emplit de mouvement : moteurs, sandales, prières. Wayan ouvre la voie, fait demi-tour, ouvre la voie à nouveau. Chaque famille déposée sur la route principale est un fil retiré du nœud qui serre la montagne.

Une demi-heure plus tard, le groupe de Wayan et leurs passagers sont regroupés sur le bas-côté, espérant un transport vers l’abri prévu. De petites mains agrippent les siennes, cherchant la sécurité ; elle les serre en retour, ferme et chaleureuse.

Elle jette un coup d’œil en arrière vers Besakih. Le portail se dresse, innocent dans la lumière de midi. Mais la forme qu’elle a vue est gravée dans son esprit, telle une étoile fixe.

Les aliens. Agung. Connectés. C’était pas un rêve.

Sa certitude brûle, constante.

Ils étaient là.

Chapter 9 – The Road Where They Meet

Le crépuscule s’abat sur le mont Agung. En bas, la route dévale la montagne telle une veine tarie. Sur l’écran fissuré de Rizky, l’application de covoiturage clignote d’un rouge agressif : “Majoration x4”. La plupart des chauffeurs annulent dès qu’ils frôlent la zone d’évacuation. Lui, non. Une course bien payée, puis il se tire. Les scientifiques disaient qu’ils avaient encore quelques heures devant eux.

Sauf que le sommet luit déjà d’une clarté malsaine –trop tôt, trop vif.

— Plus vite, aboie l’homme à l’arrière en agitant un éventail de billets de cent dollars. Vous me descendez de là, vous empochez tout.

Rizky agrippe le volant. Ses phalanges manquantes le lancent, comme un baromètre de son anxiété. Il a déjà dit oui ; la seule issue est devant lui, vers le bas, loin du brasier qui s’érige là-haut. La lueur de la lave inonde le pare-brise comme si l’on avait mis le ciel à mijoter. La-haut, des lahars bavent sur les lèvres du cratère – la première salive d’une bête prête à rugir.

Un nœud de silhouettes jaillit du bas-côté, bras levés. Il fait mine de ne pas les voir — l’homme d’affaires à l’arrière lui hurle déjà de continuer — mais elles courent le long de sa voiture, martelant les portières: des femmes et des enfants.

— Arrêtez ! hurle quelqu’un.

Il écrase le frein.

Huit corps s’engouffrent : quatre sont tassés à l’arrière, deux gamins coincés entre des genoux ; une femme avec un tout-petit se plie sur le siège passager, juste à côté de lui. La banquette arrière gémit, la suspension aussi. Quelqu’un prie. Un autre sanglote. Tout le monde respire trop fort, sauf la femme à l’avant, dont le visage irradie une concentration saisissante. Sa simple présence apaise le chaos ambiant. 

Rizky se surprend à la dévisager. Il reste bouche bée une seconde avant de se racler la gorge. Ne la matte pas, crétin. Contente-toi de conduire.

Elle accroche son regard, imperturbable.

— On y va, dit-elle.

— Chauffeur ! aboie le client, écrasé contre la portière. Vous n’êtes pas un bus. C’est moi qui paie !

Rizky redémarre quand même.

Un petit garçon surgit à sa fenêtre, courant le long de la voiture, hurlant « Maman ! ». Une main agrippe la poignée arrière ; il pile de nouveau, et le gamin est hissé à l’intérieur par la fenêtre, à la seule force d’une poigne maternelle.

L’habitacle empeste la sueur, l’essence et l’encens imprégné dans les vêtements. Les mains de Rizky glissent sur le volant. Il ne cesse de jetter des coups d’œil à la femme à ses côtés, et chaque fois, il détourne le regard avec plus de difficulté. Il y a quelque chose chez elle qui lui serre la poitrine – des cheveux comme de l’encre humide, des yeux qui avalent la route, les enfants, lui, tout.

— Regarde devant, murmure-t-elle sans méchanceté.

Il rougit et se focalise sur l’asphalte, le cœur battant bien trop vite pour quelqu’un qui se contente de conduire une voiture.

Derrière eux, l’Agung s’embrase. La lave se soulève et dégouline du bord du cratère comme une couronne inversée.

Il ne devrait pas la regarder à nouveau. Il regarde – des épaules d’athlète, cette détermination sur son visage, cette façon de se tenir, comme si elle avait déjà décidé qu’ils allaient survivre et que le monde n’avait qu’à bien se tenir.

Les pneus roronnent ; les enfants donnent des coups de pied saccadés dans le dossier de son siège. Son client réussit à récupérer une cravate de soie à laquelle un bambin s’est accroché.

— Ceci est une cravate, dit-il d’un ton glacial, pas une barre d’appui.

Ils abordent un virage et le monde bascule – un éléphant surgit hors des ténèbres en titubant, l’œil fou, la trompe humant l’air. Rizky braque violemment ; la gomme crisse. La voiture dérape, corrige, part en queue de poisson. L’éléphant se fige, puis pivote pour charger—

Rizky se vide. Ses pensées s’éparpient. Ses mains lâchent prise. Ses muscles se tétanisent. Une aute main empoigne le volant, un autre pied écrase l’accélérateur. La voiture fend l’air, passe au ras d’une peau grise – un tonnerre vivan – et s’arrache au danger, à un souffle près.

Elle maintient le cap une seconde, deux secondes, une minute entière, pilotant depuis son siège avec une aisance surnaturelle. Puis, elle relâche. Elle le laisse reprendre les pédales. Alors seulement, il expire longuement l’air qu’il retenait. Il agrippe de nouveau le volant, les mains encore tremblantes. 

— M-merci, parvient-il à dire. Son bégaiement s’accentue alors qu’il jette un coup d’œil vers elle. — C-c’était… M-merci. .

Elle hoche la tête une fois, comme s’ils venaient simplement d’éviter un nid-de-poule. 

La route se déroule. Ils passent des petits autels ornés d’œillets d’Inde, des cours vides, un coq solitaire s’égosillant à la face d’un crépuscule qui s’éternise. Puis d’autres phares surgissent, d’autres moteurs grondent ; la solitude de la montagne s’efface. La lueur là-haut, derrière eux, s’épaissit mais ne les poursuit pas.

 — On va où ? demande Rizky, la voix rauque. 

À l’arrière, personne ne répond. Tous les regards convergent vers la femme à l’avant. Sauf celui du client, qui gonfle déjà la poitrine pour protester. 

— Natya Resort, Ubud, dit Wayan. Et l’argument de l’homme d’affaires – l’argent, la destination, son rang – meurt dans sa gorge. Le ton de Wayan n’est pas tranchant ; il est souverain. Rizky tourne le volant.

Il tente un autre coup d’œil. Elle ne le voit pas – elle est occupée à dénouer une sangle en plastique pour qu’une petite fille, coincée entre côtes et coudes, puisse mieux respirer. L’enfant s’affaisse contre son flanc. Le mouvement plaque le genou de Wayan contre la cuisse de Rizky une demi-seconde. Une chaleur le transperce, stupide et involontaire. Il serre plus fort le volant, sent la cicatrice plate où s’arrête sa phalange du milieu, et baisse sa main sur le volant pour la dissimuler.

Il tente un autre coup d’œil. Elle ne le remarque pas — trop occupée à dénouer une sangle en plastique pour qu’une petite fille, coincée entre côtes et coudes, puisse respirer un peu mieux. L’enfant s’affaisse contre son flanc. Et, dans le glissement, le genou de Wayan vient se plaquer contre la cuisse de Rizky une demi-seconde. Une bouffée de chaleur le traverse, stupide, incontrôlable. Il se cramponne au volant, sent sous son doigt la cicatrice lisse, là où sa phalange du majeur s’arrête, puis décale sa main plus bas pour la masquer.

— Chauffeur, reprend le client, sec comme un métronome, une fois ces gens déposés, vous m’emmènerez où je vous l’ai demandé.

— Bien sûr, dit Rizky, sans avoir la moindre idée de ce que la soirée lui réserve.

Enfin, les lumières du Natya. Le complexe hôtelier surgit de l’obscurité comme une promesse – lanternes, palmiers, un garde qui comprend instantanément et ouvre le portail en grand. Rizky s’arrête sous le portique. Les portières s’ouvrent ; les corps s’extraient. La femme fait déjà l’appel : les sacs, les enfants, le compte est bon. Elle se meut comme l’eau au milieu de la panique.

Il sort, parce que cela semble être la seule chose à faire, et parce que ses jambes fourmillent. Il aide un passager à descendre. Il se tourne, la cherche du regard, mais ne trouve que le parfum de pluie qui flotte encore dans l’air moite où elle se tenait. Elle guide déjà la dernière famille à travers les baies vitrées, puis disparaît, absorbée par la musique et la lumière du hall – une sécurité qui ne lui appartient pas. 

Il reste là, un instant de trop, à fixer le vide.

— On y va ? crache son client à travers la vitre, les jointures sur le klaxon.

Rizky se glisse à nouveau à l’intérieur, enclenche la première. Tout en lui semble à la fois plus lourd et plus creux. Il s’engage lentement sur la route, à une allure d’escargot, le volcan comme une ecchymose sur l’horizon. L’application signale une nouvelle majoration ; le voyant d’essence clignote méchamment.

Mouvement dans le rétroviseur – elle revient en trottinant, les cheveux soulevés par sa vitesse. Elle tape au carreau. Il freine.

— Hé, faut qu’on y retourne ! lance-t-elle, penchée à sa hauteur. Elle lui décoche un grand sourire insolent et rayonnant qui le fait fondre comme une guimauve. Y a encore des gens sur le bord de la route. Allez, Pak, encore un tour!

Les mots atterrissent comme une corde de sauvetage qu’elle lui lance. Il voit, dans ce futur-là, ce qu’une version plus courageuse de lui-même ferait : braquer sec, écraser l’accélérateur, remonter là-haut. Mais il sent aussi ses mains, leur tremblement, ses articulations qui refusent de se calmer. Il pense à l’éléphant, à la montagne, à cette brûlure au fond de la gorge quand la peur l’étreint. Il pense à l’erreur fatale possible, avec une voiture pleine de vies. Il n’a pas l’étoffe d’un héros.

Sa bouche s’ouvre. Se referme.

Une autre voiture arrive au poste de sécurité. Elle fait signe au conducteur, il s’arrête, quelques mots sont échangés. On l’embarque. Une fenêtre s’ouvre, elle le regarde une dernière fois.

— On remonte. Fais attention à toi.

Elle est partie avant qu’il ne puisse former un mot — n’importe lequel — qui ne soit pas une excuse.

Le klaxon retentit à nouveau derrière lui, deux fois, impatient. 

Il met son clignotant, avance, sent le gravier céder sous les pneus alors que l’hôtel s’éloigne. La culpabilité fleurit comme un hématome qu’il ne peut pas effacer. Il se dit qu’il a quand même fait une bonne action ; il se dit qu’il en fera d’autres plus tard ; il ne croit à aucune de ces deux phrases.

Sur le bord de la route, une file d’évacués les regardent passer – des femmes chargée de ballots, un garçon serrant un dinosaure en plastique, un homme portant une cage à oiseaux encore recouverte de son drap. La montagne porte sa couronne de feu, stable et lointaine. Dans la voiture, le silence est lourd, troublé seulement par la respiration saccadée du client et les coups de pied fantômes des enfants absents qui résonnent encore contre son siège.

Rizky garde les yeux rivés sur la rue. S’il levait la tête, il l’imaginerait là de nouveau, main sur le volant, corrigeant la trajectoire qu’il n’a pas su tenir. Le siège à côté de lui conserve encore la faible chaleur de son passage. Il serre le cuir jusqu’à ce que ses cicatrices le mordent.

Il roule.

Chapter 10 – What She Saw

Encore furax contre ce dégonflé de chauffeur à l’hôtel, Wayan s’installe dans son siège. Elle jette un dernier regard à Rizky, une brève lueur d’humanité au fond des yeux. Puis, elle presse la commande. La vitre teintée remonte comme une lame de guillotine inversée, le retranchant de sa vie alors qu’elle se tourne déjà vers la route, et sa nouvelle mission. 

— Au moins, celui-ci, il en a dans le ventre, grommelle-t-elle en désignant la route d’un coup de menton. Allez, appuie sur le champignon. Y a des gosses là-haut !

Les phares lacèrent les ténèbres et une fumée de plus en plus épaisse, dévoilant enfin des familles agglutinées sur le bas-côté. Pareilles à des oiseaux effarouchés, elles serrent contre elles leurs ballots et leurs proches. 

Wayan bondit de la voiture avant même l’arrêt complet. Sa voix perce le vacarme – chaleureuse, ferme, impérieuse.

— Écoutez-moi bien, tout le monde ! On vous sort de là. Restez groupés, respirez doucement. On laisse personne sur le carreau, compris ?

Des mains se tendent. Elle oriente, hisse, rassure. Sur chaque visage, l’étau de la peur se desserre peu à peu. Lorsque le dernier groupe grimpe à bord d’une autre camionnette, elle s’essuie le front du revers du poignet. Son pouls bat encore la chamade, mais son esprit vagabonde déjà ailleurs.

Le vaisseau.

Cette chose qu’elle a aperçue au-dessus du candi bentar – aux contours trop précis pour n’être qu’un mirage, trop étrange pour l’oublier.

Malgré l’ordre d’évacuation, Wayan reprend l’ascension de la montagne, sourde à la petite voix intérieure qui imite à la perfection celle de Mamy : pas à pas, pas d’héroïsme. Un sourire lui tire la bouche. Désolée, Mamy. La science n’attend pas.

La route plonge dans le silence.

Lorsqu’elle atteint le Grand Temple, la nuit a pris une texture vitreuse, insolite. Pas de voix. Pas de chiens. Pas même un souffle de vent. Seuls subsistent le crépitement sourd de la lave au loin et le chœur des grillons qui tissent leur trame dans l’obscurité.

Elle coupe le contact. La montagne bourdonne doucement, comme si elle respirait dans son sommeil.

Aucune trace du vaisseau.

Pas de miroitement. Aucune distorsion. Juste le clair de lune sur la pierre noire.

— Génial, marmonne-t-elle. Toute la montagne est prête à péter et moi, je joue les chasseurs de fantômes.

Pourtant, son instinct la tenaille : quelque chose se trouvait ici.

Elle gravit les marches, ses sandales chuchotant sur la pierre millénaire. Le temple paraît désert, mais pas abandonné ; des pyramides de fleurs s’entassent au pied des autels et des bougies luttent encore contre l’ombre, leurs flammes droites dans l’air immobile. La pierre des statues luit d’une humidité grasse. Tout semble figé, comme si le temps s’était cristallisé sous le poids de la montagne.

Elle s’agenouille près de la faille sacrée, celle qui, selon les prêtres, communique avec la gorge du volcan. À peine quelques heures plus tôt, l’ouverture exhalait encore un souffle froid ; à présent, l’air y semble solide comme du verre. Sa marque la picote, une chaleur sourde qui irradie contre sa peau. 

— Yo, Shiva, murmure-t-elle en bricolant une offrande de fortune – débris de fleurs, emballage de gâteau, quelques grains de riz – parce que la sincérité vaut mieux que le grand cérémonial. Je sais que je suis pas la dévote de l’année, mais… y a un truc vraiment chelou ici. Un petit coup de pouce, ce serait pas de refus, tu vois ?

Elle se reprend, et s’incline plus bas:  Om Namah Shivaya, je m’incline devant le Seigneur de la Destruction.

Les mots résonnent entre les murs. Le silence qui suit pèse des tonnes.

Une ombre glisse sur le sol baigné de lune.

Wayan se redresse d’un bloc, le cœur cognant dans sa poitrine, les poings mi-levés en garde…Puis elle expire.

Pak Sukarma, le chef du village. Sa démarche est lente, mesurée. Son regard se porte un instant sur l’éven avant de croiser le sien.

— Je pensais pas qu’il y avait quelqu’un d’autre d’assez dingue pour remonter, lâche-t-elle doucement.

Il ne sourit pas ; ses mains sont jointes, trop serrées.

— Je suis venu prier, dit-il. Et veiller.

Veiller sur quoi ? Elle manque de le dire, mais l’expression du chef la cloue. Il a l’air… terrorisé. Et seul.

Ils s’assoient près de la faille. L’air s’épaissit, chargé d’électricité statique.

Wayan se penche vers lui.

— Pak, chuchote-t-elle, vous l’avez vu aussi, pas vrai ?

— Vu quoi ?

— Le vaisseau.

Elle maintient sa voix posée.

— Au-dessus du portail.

Il ne répond pas. Son regard passe par-dessus l’épaule de Wayan, fouille les ombres comme si une oreille invisible traînait dans les parages. Les muscles de sa mâchoire se contractent.

— Les apparences sont parfois trompeuses, finit-il par souffler. Il ne faut pas attirer l’attention.

— L’attention de qui ? insiste-t-elle. De quoi ?

Il hésite. Puis, d’un coup, il se raidit, les yeux écarquillés, comme s’il venait d’entendre une menace que Wayan ne perçoit pas.

— Wayan, tranche-t-il. Il faut partir. Maintenant.

Merci pour votre lecture

Vous venez de découvrir les dix premiers chapitres de Quand les aurores touchent Bali.

Vous aimeriez connaître la suite ?

Inscrivez-vous pour être informé(e) de la publication du roman et découvrir mes prochains projets d’écriture, notamment une nouvelle actuellement en préparation.

Vous pouvez vous désinscrire à tout moment.

Qu’en avez-vous pensé ?

Votre avis de lecteur ou de lectrice m’intéresse beaucoup. Vous pouvez répondre à quelques questions rapides ou simplement laisser un commentaire.

Vous pouvez également partager cette page avec une personne susceptible d’apprécier l’histoire.

© Emery Sol. Tous droits réservés.

Ce texte est mis à disposition uniquement pour une lecture personnelle. Il ne peut être reproduit, publié ou mis en ligne ailleurs sans autorisation. Le lien vers cette page peut être librement partagé.